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Comala sur la table de la cuisine

Renata doit rendre une dissertation sur Pedro Páramo. Hier soir, on l'a lu ensemble dans la cuisine, et j'ai découvert qu'à son âge je ne l'avais jamais fini.

Photo: Westmarch95 · CC BY-SA 4.0

Renata doit rendre vendredi une dissertation de deux pages sur Pedro Páramo. Je le sais depuis un mois, parce que je l'ai noté dans le « Je lis » de ce blog avec une certaine fierté, comme quelqu'un qui annonce qu'il va courir un marathon. Ce que je ne savais pas, c'est qu'elle allait s'y mettre mardi soir à neuf heures et demie, avec la tête de quelqu'un à qui on vient d'apprendre que le marathon, c'est demain.

« Papa, tu l'as lu, toi ? » m'a-t-elle demandé depuis la table de la cuisine. J'ai répondu que oui, bien sûr, au lycée, et que c'était un des livres les plus importants du Mexique. Elle m'a demandé de lui expliquer de quoi ça parlait. J'ai ouvert la bouche et je me suis rendu compte que je n'en avais pas la moindre idée.

Mon exemplaire

J'ai mon exemplaire depuis 1999. C'est l'édition de poche du Fondo de Cultura, celle à la couverture grise, avec le dos qui se décolle et mon nom sur la première page à l'encre bleue, avec une signature que j'avais beaucoup travaillée cette année-là et que je n'ai plus jamais utilisée. Je l'ai sorti de la bibliothèque du salon, où il vit entre un manuel de comptabilité analytique et un guide de Mazamitla que quelqu'un a oublié chez moi et que personne n'est jamais venu réclamer.

Je l'ai ouvert sur la table, à côté de celui de Renata, qui est neuf, même éditeur, couverture identique, et déjà hérissé de petits marque-pages de couleur. Côte à côte, on aurait dit l'avant et l'après d'une publicité.

Les premières pages du mien sont soulignées avec une rigueur que je ne me connais pas. « Je suis venu à Comala parce qu'on m'a dit que mon père vivait ici, un certain Pedro Páramo », souligné deux fois. Des notes dans la marge, de mon écriture de seize ans : « narrateur = fils », « qui parle là ? », « des morts ??? ». Comme ça jusqu'à la page quarante et quelques. Et puis plus rien. Pas un trait, pas un coin corné. Le reste du livre est propre, comme si personne n'était jamais passé par là.

C'est là que tout m'est revenu. El Chino Ramírez, qui était assis derrière moi, et un résumé d'une page tapé à la machine qui a fait le tour de la classe, et que j'avais recopié à la main en changeant quelques mots pour que ça ne se voie pas. J'ai eu huit sur dix. El Chino a eu neuf, avec le même résumé. Je n'ai jamais trouvé ça juste.

Les murmures

Je l'ai avoué à Renata. Pas tout, mais assez. Elle a ri avec une joie que je ne lui avais pas vue depuis que je lui ai dit qu'elle pouvait conduire dans une vraie rue, et puis, au lieu de me demander de partir, elle m'a dit : « Alors lis-le avec moi, on va voir si cette fois tu vas jusqu'au bout. »

Alors on a lu. Elle à voix haute, moi en suivant dans mon vieil exemplaire, un crayon à la main. J'ai fait du café, alors qu'il était tard, parce que c'est comme ça qu'on lit les livres importants dans ma tête. Ximena est descendue deux fois : une fois pour de l'eau et une fois pour nous dire qu'elle n'entendait pas sa série, alors qu'elle avait ses écouteurs. La deuxième fois, elle est restée un moment sur le seuil de la cuisine, à écouter, puis elle est repartie sans rien dire, ce qui, venant d'elle, est un compliment énorme.

Le livre est difficile, je ne vais pas le nier. Il change de voix sans prévenir, les gens qui parlent sont morts et on ne te le dit que bien plus tard, et il y a un moment où tu comprends que celui qui raconte tout est mort lui aussi, et depuis un bon moment. Renata s'est arrêtée là, le doigt sur la ligne, et m'a dit : « Attends. Lui aussi ? » Je ne le savais pas. Je le lisais pour la première fois, à quarante-quatre ans, à la table de ma cuisine, en même temps que ma fille. On a dit « c'est pas vrai » presque ensemble.

On a dépassé la page quarante et quelques vers dix heures et demie. Je l'ai remarqué parce que le crayon s'est mis tout à coup à écrire sur des pages vierges. Ça m'a fait une drôle de sensation au ventre, comme quand on entre pour la première fois dans une pièce de sa propre maison.

Ce que cherchait le fils

À onze heures et quart, Renata a dit qu'elle tenait son sujet. Elle va écrire sur les enfants qui partent chercher leurs parents, et sur le fait que parfois ce qu'ils trouvent, c'est un village entier au lieu d'une personne. Elle l'a dit comme ça, sans fioritures, en rangeant ses marque-pages. Je lui ai demandé où elle était allée chercher ça et elle m'a répondu dans le livre, papa, évidemment, avec la patience qu'elles prennent pour moi quand je pose une question sur leur téléphone.

Je ne lui ai pas dit que ça fait un mois que je lis les carnets de mon père comme quelqu'un qui arrive dans un village pour demander après un homme, ni que dans ces carnets aussi il y a des voix dont on ne sait à qui elles appartiennent que bien plus tard. Ce n'était pas la peine. Et puis c'était sa dissertation, pas la mienne. La mienne, je l'ai copiée en 1999.

Elle est allée se coucher. Moi, je suis resté. J'ai lavé les deux tasses, j'ai nourri Doña Chayo, j'ai fermé la fenêtre parce que les nuits commencent à être vraiment fraîches, et je me suis rassis avec mon exemplaire. Je l'ai fini à une heure dix. Je ne dirai pas comment ça se termine, au cas où El Chino Ramírez lirait ceci.

Ce matin, Renata a emporté son livre au lycée et a laissé le mien sur la table, ouvert à la dernière page, avec un de ses marque-pages jaunes collé dans la marge, juste là où mes traits de crayon, après vingt-sept ans, sont enfin arrivés.

Écrit par

Carlos Méndez

  • 44 ans
  • Comptable, boulanger du samedi
  • Guadalajara, Jalisco

Comptable en semaine, boulanger le samedi, papa tout le temps (ou presque). En savoir plus sur moi →